Constuire le temps
Les historiens et le temps - Partie I : Les conceptions
 
Combien de livres écrits sur le siècle des Lumières ne sont-ils pas gravés par la certitude qu’après 1788 survient 1789, et combien de conclusions d’ouvrages sur le XVIIIe siècle se terminent-elles sur l’aube révolutionnaire. 
(Arlette Farge, « Le temps, l’événement et l’historien », in l’Inactuel, no 2, 1994, p. 34)


Préambule à l’histoire du temps
Le premier travail de l’historien est bien la chronologie qui consiste en un premier dégrossissage de son objet historique. Dans un deuxième temps, il procède à une périodisation de son sujet. La périodisation permet de penser à la fois la continuité et la rupture ; la continuité à l’intérieur des périodes et les ruptures entre elles.
Le temps de l’histoire est d’abord un temps social, celui des collectivités publiques, sociétés, Etats, civilisations. C’est un temps qui sert de repère aux membres d’un groupe. Mais toutes les sociétés n’ont pas le même temps. Le temps des historiens actuels est celui de notre société occidentale contemporaine0. Et le temps de l’histoire économique n’est pas celui de l’histoire sociale, culturelle ou politique, et inversement.
Une fois socialement acceptées, certaines périodisations deviennent alors canoniques, fournissant ainsi des bornes passe-partout. Tel est le cas de l’Antiquité, du Moyen-Age, des Temps modernes ou de l’Epoque contemporaine. A tel point qu’elles en deviennent des évidences sans que jamais l’on s’interroge sur leur pertinence.


L’histoire scolaire du temps
Dans le cadre de l’enseignement de l’histoire à l’école, la chronologie est avant tout un temps de mémorisation de ces repères culturels européo-centristes. Tout juste, en certaines occasions, aborde-t-on l’hégire musulmane pour montrer fugacement la construction d’une autre ère du possible. Cependant, on en reste généralement au niveau du pittoresque, de l’anecdote agrémentant le fil du cours d’histoire.
De plus, les manuels ont déjà effectué tout le travail de périodisation. Tout ce travail de l’historien devant un objet à décoder, déchiffrer, toute cette phase préparatoire et créatrice sont gommées pour l’élève. Seul le résultat est alors offert, la clarté de l’exposition et sa simplicité effacent la dynamique du processus. Les périodes deviennent des évidences. Or, note Antoine Prost (p. 116), il suffit d’enseigner une période qui n’a pas encore été enseignée pour se rendre compte que ces évidences n’en sont pas.
Dès lors, à côté de ce travail de mémorisation de repères culturels, il reste à construire pour l’élève des activités leur permettant de s’exercer à périodiser.


Les bornes du prêt à porter historique
a) l’ère chrétienne Aujourd’hui, sous l’effet de la conquête du monde par les Européens, l’ère chrétienne s’est imposée. Il n’est pas inutile cependant d’observer tant le caractère particulier de cette ère par rapport à d’autres que sa relative « jeunesse ».
En effet, on doit attendre un moine anglais, Bède le Vénérable, pour que l’ère chrétienne, datée de la naissance du Christ (753 ans après la fondation de Rome), apparaisse et l’emporte ensuite dans la chrétienté. Cette nouvelle ère est doublement audacieuse.
D’une part, Bède le Vénérable va jusqu’à inventer le comput négatif. D’autre part, il rompt partiellement avec une conception circulaire du temps qui prévaut alors. Ainsi, en Chine et au Japon, la date d’origine est constituée par le début du règne de l’Empereur qui s’inscrivait, en outre, dans une dynastie ou une ère. C’est aussi le cas dans l’Empire byzantin qui avait repris le cycle fiscal romain -l’indiction- auquel s’ajoutait la conversion de Constantin (312). Ainsi parlait-on de la troisième année de la 23e indiction.
En Occident, les Romains dataient par référence aux Consuls, puis aux Empereurs. D’ailleurs, après la naissance de l’ère chrétienne, on continue à dater en fonction des règnes et des pontificats. On reste donc dans une logique additive et non-causale.
Il faudra attendre une laïcisation du temps pour entrer véritablement dans le temps de l’ère, de l’histoire qui rende l’après irréductible à l’avant.

b) les époques L’Humanisme et la Renaissance constitueront une première étape de cette laïcisation du temps en opérant un découpage de l’histoire en trois époques : l’Antiquité, le Moyen-Age et le temps où l’on vit, c’est-à-dire les Temps modernes. Ces termes apparaissent en français au XVIe siècle, mais ne seront d’un usage courant qu’au XVIIIe siècle.
Néanmoins, l’idée de progrès, celle « du mieux qu’avant », attendra les Lumières et la Révolution française pour s’imposer. C’est le début de l’histoire positiviste. Concernant l’époque dite contemporaine, les repères sont en outre flous : pour les Français l’époque contemporaine débute avec 1789 ; en République populaire de Chine, elle débute en 1919 avec le « mouvement du 4 mai » (grande manifestation d’étudiants de Pékin au caractère antijaponais et antioccidental), alors que les Temps modernes débutaient en 1840 avec la guerre de l’opium ; en URSS, c’était naguère 1917 qui marquait le passage de l’époque moderne à l’époque contemporaine.
c) le siècle Si dès la fin du XVIe siècle, les érudits découpent « déjà » l’histoire en périodes centenaires encadrées par des années dont le millésime se termine par deux zéros, la référence courante au siècle ne date que de l’époque napoléonienne.
Auparavant, l’acceptation de siècle se rattache au règne d’un souverain. Il a un sens approximatif. Ainsi parle-t-on du siècle de Louis XIV comme auparavant il y eut le siècle d’Alexandre, celui de Périclès ou celui d’Auguste.
Avec la Révolution, le siècle permet alors de penser la comparaison, c’est-à-dire à la fois la continuité et la rupture. Le sentiment d’un changement majeur s’incarne alors dans cette notion de siècle.
Néanmoins, les siècles de l’histoire ont rarement cent ans : le XIXe siècle couvre les années 1789 à 1914, le XXe siècle est borné par les dates de 1918 et de 1989 et suivant les historiens, on connaît de longs ou de courts XVIe siècle.


Les conceptions actuelles du temps chez les historiens
Dans le domaine de l’écriture de l’histoire, l’histoire-récit prédomine largement avec une articulation de la chronologie conçue en fonction d’une mise en intrigue, d’un récit des antécédents et des causalités. La référence est largement celle à Fernand Braudel.
L’autre possibilité de l’écriture de l’histoire réside dans une histoire-problème et, à ce titre, l’on convoquera Krzystof Pomian.

a) Fernand Braudel : les trois temps... C’est bien évidemment dans La Méditerranée et sa préface que Braudel jette l’essentiel des bases de sa conception du temps. Il s’agit d’un temps universel qui serait le cadre de l’ensemble des phénomènes.
Sa conception s’articule sur trois temps :
  Le temps court : c’est le temps de l’histoire « traditionnelle », « événementielle ». Il est le temps vécu par l’individu.
  La longue durée : un temps « presque immobile », « lent à couler », « presque hors du temps ». Il est le temps des rapports de l’homme -au sens de l’anthropologie et non l’individu- et de son milieu.. C’est le temps des structures, des civilisations.
  Le temps de la conjoncture : le temps « social » au sens très large incluant l’économie, l’Etat et même la guerre. C’est la temporalité propre aux groupes. Il est le temps des cycles, de la conjoncture dont les durées se mesurent en dizaine, vingtaine, cinquantaine d’années. Pour finir, ce temps tend de plus en plus, chez Braudel, du côté du temps de la structure.


b) Krzystof Pomian : chaque phénomène à son temps propre La conception d’un temps propre pour chaque phénomène est formalisée dans l’Ordre du temps (Gallimard, 1984) et elle est la suivante (p. 96) :
“Au foyer des préoccupations [de l’historien] se trouve le temps intrinsèque des processus qu’il étudie, représenté chaque fois, par la trajectoire d’une variable. Or ces variables sont nombreuses et leurs trajectoires, en règle générale, ne coïncident pas. Le « temps de l’histoire » s’estompe ainsi derrière une pluralité de temps intrinsèques des processus particuliers, des histoires : politique, sociale, religieuse, etc.”


Les conceptions du temps chez les élèves
Au niveau du développement piagétien et en tenant compte des observations faites depuis, il convient de mettre en évidence que la perception du temps social chez les élèves n’est perceptible qu’à partir du moment où l’élève sort de son ego-histoire (moi-je). Ce passage au temps social se fait à partir de l’adolescence (moi-nous). Dans cette construction du temps social par l’adolescent, Nicole Lautier (p. 89-91) a mis en évidence le nombre restreint de marqueurs temporels -avec en plus peu de dates, quelques siècles- évoqués par des adolescents de 15 à 17 ans lors d’entretiens.
Ces bornes temporelles correspondent aux grands événements, ceux-là qui introduisent un changement dans le cours de l’histoire. Cependant, ces marqueurs ne sont jamais neutres et s’articulent toujours autour d’un jugement de valeur de l’élève.
De plus, l’activité de périodisation passe par l’affect et pas seulement par des éléments issus du cours d’histoire. Toutes les formes de socialisation, familiale, scolaire, culturelle sont mobilisées pour servir de stimulant dans l’organisation de ces repères temporels. En définitive, le travail de l’adolescent sur le temps s’effectue par ajustements successifs.
Pour leur majorité, les élèves ont une perception d’une histoire par progression-accélération, correspondant à l’idéal-type des Lumières et de la Révolution française. Trois autres perceptions de l’histoire ont émergé lors de ces entretiens :
  un progrès de l’histoire par paliers ;
  une évolution avec des hauts et des bas, mais où le progrès triomphe ;
  enfin, une vision pessimiste pour une minorité d’élève.
La césure déterminante entre une vision progressiste ou pessimiste de l’histoire intervenant avec la Révolution française. Ainsi, ces jeunes s’inscrivent parfaitement dans l’air du temps et de la coexistence de croyances contradictoires à la modernité et à sa remise en cause. Il resterait à découvrir ce qu’il en est chez nos élèves vaudois.