# «14-18, le bruit et la fureur» ou le retour en 2008 du bourrage de crâne

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- Published: 2008-11-17T04:17:40+01:00
- Author: Lyonel Kaufmann

Lors de la sortie du livre de Prost & Winter [Prost A. et Winter J. (2004). _Penser
la Grande Guerre. Un essai d’historiographie. _Paris: Points Histoire, 340p], les
historiens de l’école du consentement (Historial de Péronne) se plaignaient de l’attitude
du public à leur égard et de la production cinématographique qui selon eux faisaient
uniquement la part belle à leurs adversaires de l’école de la contrainte (CRID):

> _Dans les bandes dessinées de Tardi comme dans les films de Jean-Pierre Jeunet(
> Un long dimanche de fiançailles) ou de Christian Carion (Joyeux Noël), l’équipe
> de l’Historial perçoit les signes de son inexorable défaite. […] « Ceux qui nous
> critiquent ne sont pas nombreux et leurs travaux m’intéressent peu, prévient _**
> _Annette Becker_**_. […] Pour le public, il est plus facile de croire que nos 
> chers grands-parents ont été forcés de faire la guerre par une armée d’officiers
> assassins. Heureusement, j’ai la chance de travailler avec des collègues étrangers,
> loin de ces petites querelles franco-françaises… »_
> In _1914-1918, guerre de tranchées entre historiens_ (_Le Monde_, 10.03.2006)

Tout ceci alors que

> _« D’un point de vue institutionnel, Becker et Audoin-Rouzeau sont archidominants.
> Ils refusent le débat, et ne dialoguent qu’avec les morts… Sur ’14-18′, ils contrôlent
> non seulement les manuels scolaires, mais aussi les sujets d’agrégation et la 
> bibliographie qui va avec. Et puis ils s’adossent à une puissante structure : 
> l’Historial dispose de moyens importants pour financer des bourses, des colloques
> et une revue internationale… En termes de budget, y’a pas photo ! »_, affirme **
> Philippe Olivera** [membre du CRID].
> In _1914-1918, guerre de tranchées entre historiens_ (_Le Monde_, 10.03.2006)

Rageant, non? Pas forcément dans la mesure où ainsi qu’en témoignait **Bruno Cabanes**,
professeur associé à l’université Yale (Etats-Unis) et membre du courant du consentement:

> _Chez certains jeunes, il y a une identification spectaculaire avec les soldats
> de la Grande Guerre. »_
> _In 1914-1918, guerre de tranchées entre historiens (Le Monde, 10.03.2006)

Il ne restait plus, pour ces historiens officiels, qu’à trouver le moyen de renverser
la vapeur. Les commémorations des quatre-vingt-dix ans de l’armistice leur en ont
fourni l’occasion avec la réalisation et la diffusion de _«14-18, le bruit et la
fureur»_, produit télévisuel labellisé « documentaire historique» et qui devrait
trouver ainsi une place de choix dans la mallette des enseignants. Pour parvenir
à leur fin et rendre le produit attrayant à l’intention des jeunes téléspectateurs
de ce début du XXIe siècle, ils disposent des ingrédients suivants :

 * Annette Becker, historienne du Mémorial, fournit la caution scientifique à cette
   production télévisuelle ;
 * une débauche d’effets techniques aux effets marketings et communicationnels garantis:
   colorisation d’images d’archives, sonorisation de ces mêmes archives muettes 
   et intégration d’extraits de films de fiction ;
 * une construction fictionnelle au travers d’un narrateur omniscient en voix-off
   présenté comme un poilu traversant sans dommage l’entier du conflit ;
 * un texte très littéraire et un ton où le familier et l’émotionnel dominent.

Cette manière de scénariser, de narrativiser l’histoire du conflit mondial n’est
pas sans rappeler la démarche suivie pour _l’Odyssée de l’espèce_, série controversée
de France 3 consacrée à la préhistoire. Au final, _«14-18, le bruit et la fureur»_
est un produit séducteur, mais à l’honnêteté intellectuelle plus que douteuse, une
machine au service d’une propagande digne des plus belles réalisations du bourrage
de crâne d’alors.

Observons-le maintenant d’un peu plus près. Pour vous mettre en situation, je vous
propose de visionner la présentation de ce documentaire par le journal télévisé 
de France 2 :

**Le script et son décodage:**

Dans un premier temps le journaliste met l’accent sur l’exceptionnalité du document
au travers des prouesses techniques (colorisation, sonorisation), le commentaire
en voix-off lance le slogan suivant : _« La guerre comme vous ne l’avez jamais entendue»_.
Il insiste : chaque plan a été sonorisé.

Ainsi la qualité de ce documentaire viendrait non pas des sources elles-mêmes, mais
des prouesses techniques qui aujourd’hui colorisent et sonorisent des images d’archives.
Une telle entrée en matière occulte

 * qu’à aucun moment dans ce documentaire, il n’est procédé à un travail relativement
   à la nature, l’identification et la contextualisation des sources utilisées alors
   que 25 personnes étaient chargées de coloriser les images, aucune n’a été chargée
   de légender les séquences… ;
 * que seuls les extraits des films de fiction sont identifiés par leur titre et
   leur date de sortie ;
 * que nous ne disposons d’aucune image authentique des combats de 1914-1918 ;
 * qu’il n’y a aucune raison historienne de coloriser ces images ;
 * le fait que les sons ou les dialogues ont été inventés pour l’occasion.

En définitive, les images ne servent que d’illustration aux propos du narrateur,
poilu imaginaire, et ce soi-disant documentaire historique n’est qu’une œuvre de
fiction de plus, un roman à thèse à la forme picturale particulière, mélange d’images
colorisées, de quelques-unes en noir blanc et d’extraits de films de fiction.

L’intention n’en est pas moins de faire croire au spectateur que ceci est « vrai»,
plus vrai en tout cas que tous les films de fiction consacrés à la guerre de 1914-
1918 pour zapper ces derniers. Il serait intéressant de faire une analyse plus fine
de ce documentaire pour repérer des scènes qui, sous une forme ou sous une autre,
font écho à la scène d’un film de fiction. Ainsi, lorsque le film s’attèle à l’épisode
de l’offensive du Chemin des Dames, il y a un commentaire du narrateur relativement
aux officiers d’Etat-major, présentés comme indifférents au sort de la troupe, et
les images nous montrent la cour d’une splendide bâtisse où trônent les voitures
rutilantes de ces officiers. Une scène comparable figure dans le film de Stanley
Kubrick, les _Sentiers de la Gloire_.

La présentation du documentaire s’attache ensuite au commentaire qui accompagne 
les images :

> _« Pour la première fois, c’est un poilu imaginaire comme le soldat inconnu qui
> nous raconte ces quatre ans de tranchée en images d’archives colorisées. »_

Un poilu tellement imaginaire qu’il est improbable. Ce narrateur est omniscient,
l’exact inverse de Fabrice à Waterloo, et capable de nous parler de sa vie quotidienne,
de ses sentiments tout en étant au courant des considérations stratégiques de l’Etat-
major et nous fournissant des informations statistiques en temps réel sur le conflit.
Le tout dans une langue digne d’Apollinaire et de Céline ainsi que le démontre l’extrait
suivant de la vidéo :

> _« On mange de la boue, on dort gluant et on vit glaise comme si on portait tout
> debout et déjà ouvert notre cercueil.»_

Néanmoins il est curieusement moins omniscient pour nous parler de la reproduction
en termes militaires de la hiérarchie sociale et des considérations de classe. De
même, il reste très largement collé à l’évocation militaire et l’offensive du Chemin
des Dames, par exemple, n’est que le fait d’officiers présomptueux, coupés de la
troupe, mais rien ne relie la décision de Nivelle de pousser l’infanterie sous le
feu des canons avec l’approbation tacite de Clémenceau ou de Poincaré. Point non
plus d’arrêt sur la participation des peuples colonisés à l’effort de guerre. Il
y a des absences, des silences qui sont éloquents.

Par ailleurs, l’incise ci-dessus permet au reportage de France 2 d’introduire le
propos qui sous-tend l’entier de l’entreprise et c’est désormais Jean-François Delassus,
le réalisateur, qui endosse le propos, la thèse du documentaire. Tout d’abord il
indique qu’il s’agit pour le téléspectateur d’avoir

> _« L’impression d’être à côté des poilus, en face d’eux, […] comme une mouche 
> sur le mur. Il va partager leur vie. […] Moi si j’avais eu entre 18 et 45 ans,
> j’aurais été là à sa place et en quoi j’aurais supporté ce qu’il a vécu ? Il s’agit
> de comprendre comment ce poilu imaginaire a pu supporter cela et au nom de quelles
> valeurs »_

Pour plus de sûreté, Delassus fournit directement la réponse. Deux valeurs ont porté
cette guerre : la haine et la patriotisme. Un deuxième extrait tiré de la voix off
soutient ce propos du réalisateur et exalte le sang

> _«Je ne veux pas passer sous silence une transe qui est aussi une jouissance. 
> La tuerie soulage la haine.»_

Ce faisant est éliminé ainsi du champ de vision du téléspectateur toute autre dimension
de l’attitude des poilus pendant et après ce conflit. Le dispositif retenu forme
ainsi un écran à toute autre compréhension notamment celle du pacifisme, dans l’entre-
deux-guerres, des survivants. Par une magnifique pirouette également, et par une
contradiction remarquable alors qu’on a sonorisé des archives muettes de gens qui
ne sont plus là pour se défendre, c’est le soldat inconnu, par essence muet, qui
zappe les témoignages des survivants et notamment des deux dernier d’entre eux Lazare
Ponticelli, très clair lui dans son rejet de la guerre et de l’inutilité de celle-
ci [(«En 1914, je me suis engagé»](http://www.liberation.fr/grand-angle/010173394-en-1914-je-me-suis-engage))
ou Louis de Cazenave, dernier combattant ayant connu le _«Chemin des Dames» _:

> _« La guerre ? Hay hay hay ! Un truc absurde, inutile ! A quoi ça sert de massacrer
> des gens ? Rien ne peut le justifier, rien ! »__ _
> _« La gloire, l’héroïsme ? De la fumisterie ! »__ _
> _« Le patriotisme ? Un moyen de vous faire gober n’importe quoi ! »_

Plus fort de café encore, cette interprétation du conflit est présentée par le réalisateur
comme novatrice, révolutionnaire et sortant de l’historiquement correct :

> _« En réalité ce conflit a été accepté, a été consenti par la troupe et par l’arrière.
> Cette vision de la guerre de 14-18 est révolutionnaire, elle est radicalement 
> différente. Elle sort de l’historiquement correct. »_

Nous nageons ainsi en pleine malhonnêteté intellectuelle tant en fonction de la 
chronologie des questionnements historiographiques du conflit (l’école du consentement
étant antérieur à l’école de la contrainte) que dans le statut des courants historiographiques,
car s’il y a un _« historiquement correct »_— une vision officielle— c’est celle
de l’école du consentement et donc les chercheurs de l’Historial de Péronne !

**Ressources complémentaires :**

 * Historiograpnie Première Guerre mondiale : [http://lyonelkaufmann.ch/histoire/historiographie_sujets/pages/_29.html](http://lyonelkaufmann.ch/histoire/historiographie_sujets/pages/_29.html)
 * [Décédé, Lazare Ponticelli fait basuler la Grande Guerre dans l’Histoire](http://lyonelkaufmann.ch/histoire/2008/03/13/decede-lazare-ponticelli-fait-basuler-la-grande-guerre-dans-lhi/)

Sur les images tournées pendant la Première Guerre mondiale, un « vrai » documentaire
existe : _L’héroïque cinématographe_ (2003) de Laurent Veray et Agnès de Sacy, DVD
50 minutes, Quark Productions. Deux articles pour l’accompagner

 * [http://www.cndp.fr/Tice/Teledoc/mire/mire_heroiquecine.htm](http://www.cndp.fr/Tice/Teledoc/mire/mire_heroiquecine.htm)
   avec des propositions d’utilisation avec les élèves ;
 *  Un compte-rendu des Clionautes :[ ](http://www.clionautes.org/spip.php?article1611)
   [http://www.clionautes.org/spip.php?article1611](http://www.clionautes.org/spip.php?article1611)

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