Cinéastes & Historiens

Le Nom de la Rose – Une reconstitution positiviste (Jean-Jacques Annaud)

Comment s’est passé votre rendez-vous avec Umberto Ecco ?
 » Il a dû me prendre pour un fou. Je lui ai exposé mon intime conviction que ce livre avait été écrit pour moi. Je lui ai juré que je trouverais le cuir avec lequel on fabriquait les sandales des Franciscains et la taille exacte de la tonsure des Bénédictins, je l’ai poursuivi en lui affirmant qu’un feuilleton de six heures pour la télévisioin n’était rien, que moi j’aurai sept millions de dollars pour deux heures de film. »

Vous avez eu -et la presse s’en est largement fait écho- un souci maniaque de l’authenticité…
« Bernard Eichinger le producteur n’arrête pas de répéter qu’elle est une des stars du film. Et il n’a pas tort… Tous les objets, des bijoux aux astrolabes, tous les meubles, des lutrins aux candélabres ou aux couronnes de lumières copiées sur celles de Périgeux, tous les manuscrits enluminés ont été dessinés, soumis à l’approbation de Jacques Le Goff puis fabriqués à l’ancienne par des artisans. Nous n’avons utilisés que des vis qui l’étaient au Moyen Age, du fer et non de l’acier, des teintures végétales et non des colorants chimiques, des parchemins et non des photos, et nous avons même fini par trouver des cochons noirs ! Alors bien sûr on peut s’interroger sur ce souci d’authenticité, cette volonté d’obtenir le meilleur des meilleurs.
A quoi je répondrai qu’il faut demander 100% pour obtenir 50% et que surtout je veux faire à mes futurs spectateurs (et à Eco) l’hommage d’une reconstitution aussi juste que possible. Ce serait pour moi les mépriser que de penser qu’ils n’y seront pas sensibles. »
J.-J. Annaud, entretien réalisé en 1986 à propos du Nom de la Rose
Pour l’intervieweur, ce degré de minutie « aide à prendre conscience du fait que l’homme ne change pas. Comme si Eco disait : les costumes évoluent, les règles se modifient mais le mécanisme intérieur demeure immuable. Quand on comprend cette permanence, on s’identifie sans difficulté aux temps anciens. »

J.-J. Annaud, entretien réalisé en 1986 à propos du Nom de la Rose.

Ce que le cinéma apporte à l’historien (M. Pastoureau)

« En revanche ce qui était intéressant, c’est que Annaud nous posait des questions, auxquelles nous, historiens, avions bien du mal à répondre et pourtant nous étions sept ou huit avec des spécialités différentes. Ces questions étaient celle d’un metteur en scène, par exemple, tout ce qui concernait la gestualité, comment on se dit bonjour et au revoir, quel type de gestes l’on fait, et nous nous sommes aperçus que nous ne savions pas répondre à ces questions-là. […]. »
Michel Pastoureau (2000). «La collaboration historique au cinéma». In L’Emoi de l’histoire. p.13-14

Détail et enjeu financier :
« Je me souviens que Jean-Jacques Annaud avait beaucoup de figurants moines donc si ceux-ci n’avaient pas de capuchon sur la tête pour telle ou telle scène, ils devaient le tonsurer et si les figurants étaient tonsurés, ils étaient payés plus cher, […]; il ne voulait pas en tonsurer trop malgré les moyens financiers, donc voulait savoir si au réfectoire par exemple, les moines bénédictins ou cisterciens avaient le capuchon sur la tête ou la tête découverte pour montrer à l’écran des gens tonsurés ou encapuchonnés. Et nous étions incapables, y compris les historiens du mouvement monastique, de savoir comment cela se passait au XIVe siècle; en réalité, ce sont des moines eux-mêmes qui ont émis non pas des certitudes mais quelques hypothèses et finalement, Annaud a tranché par rapport à son budget mais c’était amusant comme question avec enjeu financier. »

Michel Pastoureau (2000). «La collaboration historique au cinéma». In L’Emoi de l’histoire. p.14

Source : Priska Morrissey (2004). Historiens et cinéastes. Rencontre de deux écritures. Paris: L’Harmattan. 325 p.

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