La Suisse et la Première Guerre mondiale : 2. économie de guerre et situation sociale

Si la Suisse a été épargnée militairement par la Première Guerre mondiale, elle n’en a pas moins été partie prenante ou touchée indirectement par le conflit mondial. Les conséquences de cette période modèleront durablement la Suisse après la Première Guerre mondiale jusqu’à nos jours. Cette série d’articles a pour objectif de donner des éléments d’intelligibilité de l’histoire de cette période pour la Suisse au lecteur d’aujourd’hui et de répondre à la question «Pourquoi enseigner la Première Guerre Mondiale en Suisse ?».

Les implications économiques de la guerre

« Partie intégrante du système capitaliste mondial, la Suisse ne pouvait échapper aux implications économiques de la guerre » (Jost 1983 : 91). A la veille de la Première Guerre mondiale, les importations s’élèvent à 46,1% du revenu national suisse alors que les exportations en représentent le 33% (Jost 1983 : 92). La Suisse ne retrouvera pas de telles proportions après 1918.

Prise en tenailles par la guerre économique des belligérants, la Suisse doit conclure des accords pour son approvisionnement. Les Alliés lui imposent des négociations, qui aboutissent à la création en octobre 1915 de la Société suisse de surveillance économique (SSS). Cette dernière limitait fortement l’indépendance économique du pays.  En 1918, l’Allemagne obtiendra la création d’un organisme de contrôle conçu sur le même modèle, la Schweizerische Treuhandstelle (ou STH), qui succède à la Treuhandstelle Zürich. Néanmoins, en raison de l’embargo britannique, puis de la guerre totale menée par les sous-marins allemands, la Suisse éprouve de plus en plus de peine à s’approvisionner.

p3011William Rappard. Source : http://www.unspecial.org/UNS682/t34.html

Début 1918, le professeur William Rappard décrit la situation au colonel House, diplomate américain :

«Nos réserves alimentaires sont presque épuisées, nos rations quotidiennes sont largement inférieures à celles des pays en guerre»1.

Au final, le pays «naviguera» entre les différents belligérants pour assurer son approvisionnement et céder si nécessaire « aux exigences économiques des puissances étrangères » (Jost 1983 : 94). L’économie suisse produisit et vendit également « une importante production de matériel de guerre et de munitions destinée aux pays en guerre »  (Jost 1983 : 94). Mais, comme l’indique Walter (2010 : 126)

« comment faire comprendre que des machines achetées en Allemagne et payées avec des produits helvétiques allaient ensuite fabriquer des armes pour l’Entente, à condition toutefois que les Suisses puissent manger du pain pétri grâce aux céréales américaines ! »

D’autre part, la Première Guerre mondiale permet d’installer la Suisse comme place financière internationale et son industrie bancaire prend définitivement son envol. Durant les quatre ans de guerre, profitant de ce que leurs concurrentes étrangères sont affaiblies, les banques suisses vont occuper l’espace laissé libreDépendant des partenaires étrangers avant 1914, les établissements suisses purent acquérir une solidité et des marges suffisantes pour acquérir une autonomie face à leurs concurrents et s’emparer de parts de marchés dans le contexte de la réorganisation de l’économie mondiale. Pour Jost (1983 : 93), « avec la Première guerre mondiale, une nouvelle époque commence pour l’économie suisse ».

Sur le plan financier, les recettes de la Confédération reposaient en 1914 à 85% sur le produit des douanes. Ce chiffre tomba à 52% en 1916, 31% en 1917, 18% en 1918, puis remonta en 1919 (24%). Il fallait trouver d’autres ressources. L’emprunt fut le moyen privilégié de la Confédération (912 millions), des cantons et des communes. A fin 1918, le découvert de la Confédération atteignait 1,5 milliard de francs (en 1913, elle dépensait quelque 110 millions), celui des cantons et des communes plus d’un demi-milliard. L’endettement total dépassait 5,5 milliards. De nouveaux impôts furent donc perçus (article Guerre mondiale, DHS).

La situation économique et sociale du pays durant le conflit

Au niveau économique et social, la Première Guerre mondiale désorganise l’économie du pays, rend difficile l’approvisionnement de la population, augmente la paupérisation d’une partie de plus en plus importante de la population (fin 1918, 18,5% de la population bénéficie de prestations de secours), conduit au recul de l’activité dans de nombreux secteurs industriels, fait stagner les salaires (on estime à 25-30% la diminution du revenu réel après trois ans de guerre), renchérit les prix à la consommation (son indice passe de 100 en 1914 à 229 en 1918) et débouche en 1918 sur une crise politique sociale et majeure avec le déclenchement d’une Grève générale. Cette dernière marquera l’ensemble de la politique suisse durant l’Entre-deux-guerres et au-delà.

La Grève générale sera été précédée de signes avant-coureurs auxquels les autorités politiques n’ont pas voulu prêter l’attention nécessaire. Ainsi, dès 1916, les problèmes d’approvisionnement déclenchent des troubles sur les marchés de plusieurs villes dont Berne et Zurich. En 1917, des comités de soldats antimilitaristes voient le jour, plus spécialement en Suisse alémanique. Localement les grèves se multiplient (Walter 2010 : 131). Tout ceci contraste, comme l’indique Walter, avec la prospérité des secteurs profiteurs de l’économie de guerre (Walter 2010 : 132). De plus, des branches comme l’industrie textile ne retrouvèrent pas le niveau d’avant 1914. D’autres par contre, la métallurgie, l’industrie des machines, la chimie, la pharmacie, les banques et les assurances deviendront des secteurs moteurs.

Robert.grimmRobert Grimm, un des principaux dirigeants socialistes et du mouvement ouvrier de la période2. Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Robert_Grimm

Ainsi, l’Union sacrée, qui avait conduit en 1914 le Parti socialiste suisse a voter les pleins pouvoirs au Conseil fédéral, vole rapidement en éclat. Dès 1916, les inégalités sociales croissantes ne purent plus être ignorées. La trêve conclue au début de la guerre entre la bourgeoisie et le prolétariat fut rompue. En 1917, le Parti socialiste rejette le principe de la défense nationale.

Par ailleurs, la situation économique et sociale durant la guerre amène les ouvriers à chercher aide et protection auprès des syndicats et du parti socialiste. Ainsi, L’Union syndicale suisse (USS) passe de 65’000 membres en 1914 à 148’000 en 1917-1918, puis à 223’000 en 1923 (Jost 1983 : 125).

Le traumatisme de la Grève générale de novembre 1918

Strike_1918_ZurichGrève générale en Suisse de 1918 : Photo prise sur la Paradeplatz de Zurich avec des manifestants et des cavaliers de l’armée face à face. Scan du livre « L’aventure Suisse de siècle en siècles », Migros (1991).

En 1918, devant la situation intérieure et extérieure, une conférence est mise sur pied à Olten en février et un comité est créé. En novembre, ce comité d’actions (Comité d’Olten) élabore un programme de revendications politiques et sociales en neuf points : renouvellement immédiat du Conseil national d’après la proportionnelle (système qui venait d’être accepté le 13 octobre), introduction du suffrage féminin, du devoir de travailler pour tous, de la semaine de 48 heures, d’un monopole de l’Etat pour le commerce extérieur, d’une assurance vieillesse et invalidité, d’un impôt sur la fortune pour payer la dette publique, d’une organisation assurant le ravitaillement et enfin d’une réforme de l’armée (Degen 2012).

La fin de la guerre et l’anniversaire de la Révolution d’Octobre précipitent les événements. Le comité d’Olten lance un appel à la grève générale dès le 11 novembre. Dès le 12 novembre, la grève générale est très largement suivie dans les villes industrielles de Suisse allemande. Le Conseil fédéral décide alors de soumettre le personnel de la Confédération à la loi martiale et cette démarche sera suivie par plusieurs gouvernements cantonaux. 100’000 soldats, provenant des cantons ruraux sont dépêchés par le Conseil fédéral dans les villes pour assurer le service d’ordre. Des heurts violents les opposeront avec les ouvriers. Par ailleurs, la bourgeoisie s’organise en unités de gardes civiques pour contrer les grévistes. Le Comité d’Olten décide le 14 novembre de mettre fin à la Grève générale. Par la suite, trois de ses membres seront emprisonnés. Parmi ceux-ci, Robert Grimm profitera de son séjour en prison pour rédiger une Histoire de la Suisse sous un angle socialiste.

Robert_GrimmLa photo des membres du comité d’Olten devant le tribunal lors de leur procès. Source : http://www.robertgrimm.ch/icc.asp?oid=8814

Née avec la Première Guerre mondiale, la Grève générale fera figure de traumatisme. Elle servira pendant plusieurs décennies à dénigrer la gauche. La droite entend en restreindre sa signification aux «influences étrangères» et développe l’idée d’un complot lancé de Pétrograd ou de Berlin pour déstabiliser la démocratie avec la complicité des socialistes suisses. Pour leur part, les socialistes «dénoncent d’entres influences étrangères, celles de la bourgeoisie capitaliste internationale, des riches hôtes qui fréquentent les hôtels» (Arlettaz : 86). La grève générale installera également une hostilité durable entre les ouvriers et le monde paysan, permettant ainsi à la bourgeoisie de maintenir sa domination.

Cependant, si les grévistes ont perdu en 1918, la plupart de leurs revendications trouveront leur concrétisation dans l’Entre-deux-guerres ou juste après 1945. C’est ainsi que le système politique est réformé et passe au système proportionnel pour les élections fédérales, que la semaine de 48 heures de travail (au lieu de 66) est adoptée en 1919 déjà, que la Grève générale fut à la base des conventions collectives signées avant la fin de la guerre et qu’en 1948 sera adoptée une Assurance vieillesse et survivants (AVS). Pour sa part, le parti radical, fondateur de la Suisse moderne en 1848, continuera d’amorcer sa chute et voit se créer sur sa droite l’ancêtre du parti populiste, voire extrémiste, de l’Union démocratique du centre (UDC).

Prochain article : La Suisse et la Première Guerre mondiale : 3. la question des étrangers

Bibliographie

Arlettaz, G., Arlettaz S. (2004). La Suisse et les étrangers. Immigration et formation nationale (1848-1933). Lausanne : Antipodes & Société d’Histoire de la Suisse romande.

Degen, B. (2007). « Kiental, Conférence de  ». In Dictionnaire historique de la Suisse en ligne, version du 16.08.2007. Lien : http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F17331.php

Degen, B. (2012). « Grève générale ». In Dictionnaire historique de la Suisse en ligne, version du 09.08.2012. Lien : http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F16533.php

Degen, B. (2013). « Zimmerwald, mouvement de ». In Dictionnaire historique de la Suisse en ligne, version du 17.07.2013. Lien : http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F17330.php

Eberle, T. S., Imhof, K. (2006). Sonderfall Schweiz. Zürich : Ed. Seismo.

Guerre mondiale, Première. Dictionnaire historique de la Suisse (DHS) : http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F8926.php .

Guex, S. (1993). La politique monétaire et financière de la Confédération suisse 1900-1920. Lausanne.

Jost, H.-U. (1983). Menace et repliement 1914-1945. In Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses. Tome 3. Lausanne : Payot, pp. 91-178.

La Première Guerre mondiale sur Dodis. Documents Diplomatiques suisse : http://www.dodis.ch/fr/communiques-de-presse/la-premiere-guerre-mondiale-sur-dodis 

Walter, F. (2010). Histoire de la Suise. Tome 4 : La création de la Suisse moderne (1830-1930). Neuchâtel : Editions Alphil – Presses universitaires suisses.

  1. Document : Le Professeur W. Rappard au Colonel House. Renseignements sur l’opinion publique suisse après la conclusion de l’accord économique avec les Etats-Unis. L’importance politique du ravitaillement de la Suisse par les Etats-Unis. Quelques informations sur la situation internationale: situation dans les Empires Centraux après Brest-Litovsk, la politique à suivre pour briser le militarisme allemand. DDS, vol. 6, doc. 379. []
  2. C’est à l’initiative de Grimm que se tient, en septembre 1915, la Conférence de Zimmerwald, petit village campagnard du canton de Berne, réunissant trente-huit responsables politiques de gauche – dont Lénine et Trotsky – qui s’opposent au conflit et à la participation des socialistes à l’effort de guerre de leurs pays respectifs (https://www.marxists.org/francais/inter_com/1915/zimmerwald.htm  et http://fr.wikipedia.org/wiki/Conférence_de_Zimmerwald). Une deuxième conférence se déroulera ensuite, toujours dans l’Oberland bernois, à Kiental en 1916, voir Degen 2007 et 2013. []
Lyonel Kaufmann

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