Histoire de la publication du Journal d’Hiroshima

Encore quelques jours, et le 30 septembre 1945 marquera la fin de la rédaction de ce journal. Il reste encore à connaître l’histoire qui mènera à la publication de ce Journal en 1955 aux Etats-Unis, puis dans le monde.

Après la capitulation japonaise, Michihiko Hachiya laissera de côté son Journal, cinq ans durant, puis il acceptera la publication de certains extraits dans la revue de son hôpital, entre 1950 et 1952. Un médecin américain, Warner Wells, en mission pour étudier… les effets secondaires sur les rescapés des explosions atomiques d’Hiroshima, puis le 9 août, de Nagasaki, entreprendra de le traduire et de le faire publier aux Etats-Unis. Le gouvernement américain tentera d’en retarder la diffusion, et le manuscrit passera encore de longs mois dans un tiroir, en Caroline du Nord. Sa parution, en 1955, rencontrera un énorme succès en Amérique, et sera traduit un peu partout à travers le monde. Albin Michel diffusera la version française, la même année. Albert Camus, qui avait été l’un des rares intellectuels, en 1945, à s’insurger contre la bombe d’Hiroshima, et Boris Vian, premier des pourfendeurs d’atomes, dans les années 50, feront une large publicité à ce journal d’un médecin-directeur qui ne fût pas pour rien dans la montée, en Occident, d’un sentiment antinucléaire –que pour sa part, Michihiko Hachiya eut la chance de pouvoir observer jusqu’à sa mort, tardive pour un rescapé d’Hiroshima, en 1980.

Pour prolonger la lecture de ce journal :

Pour relire tous les extraits publiés ici de ce journal : https://lyonelkaufmann.ch/histoire/tag/hiroshima/

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Lire le début du journal : http://www.tallandier.com/pdf/9791021010772.pdf

20 septembre 1945 – Les forces d’occupation arrivent à l’hôpital – Journal d’Hiroshima

Le Dr Hachiya rend compte de sa première rencontre avec un officier des troupes d’occupation qui se présente à l’hôpital.

«Après le déjeuner, je somnolais sur un lit près de la fenêtre lorsque M. Sera accourut en haletant et me murmura tout excité : « Sensei, il y a un officier américain devant l’entrée ! »

Saisi par cette nouvelle, je restai un moment sans voix. Je sentais la peur et la colère qui montaient en moi. Avant que j’eusse retrouvé mes esprits, comme mes sentiments d’hostilité avaient pris le dessus, je m’entendis lui dire d’un ton abrupt : « Sera-san, ignorez-le !

–Sensei, ne dites pas des choses pareilles ! », me répondit-il. Puis, tout à son excitation, il ajouta : « Il attend dans l’entrée. Allez le recevoir, je vous en conjure ! »

Peu à peu, l’hostilité qui m’animait laissa place à la peur. Bientôt, je sus que je n’avais d’autre choix que d’aller recevoir l’officier. J’étais vêtu d’un pantalon et d’une chemise sales et, dans l’état moral qui était le mien, je n’étais guère d’humeur à affronter l’étranger.

L’instant d’après, j’entendis des pas dans l’escalier et l’officier parut. Élégant et digne, il était accompagné d’un garde au teint basané, armé d’un revolver, qui lui servait d’interprète. Je les informai que j’étais le directeur de l’hôpital des Communications et, après avoir croisé leur regard en guise d’accueil, je proposai de faire le tour des salles. L’officier était plus intéressé par les victimes du typhon que par celles de la bombe A. Il savait ce qui s’était produit à Miyajima pendant la tempête et il voulait absolument savoir comment nous nous en étions tirés. Je découvris bientôt que l’interprète ne savait pas vraiment le japonais. Ce que nous nous disions était donc fort mal transmis. Après avoir fait notre tour, tandis que nous nous dirigions vers l’entrée, nous tombâmes sur ma femme. L’officier demanda si elle avait été blessée et je lui dis qu’elle était anémique et avait reçu plusieurs blessures. Je lui retroussai les manches pour lui montrer quelques-unes de ses cicatrices. Là-dessus, il hocha la tête et puis partit.»

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16 septembre 1945 – La première rencontre avec les forces d’occupation – Journal d’Hiroshima

A partir de mi-septembre, le nombre de patients diminue à l’hopital. Apprenant qu’il est possible d’apercevoir les troupes d’occupation se rendant à la gare, le Dr. Hachiya s’y rend. Le spectacle de la ville le désole, mais l’espoir demeure.

« La ville était infestée de cambrioleurs. Certains d’entre eux apportaient une touche chevaleresque à leurs activités, car ils donnaient ce qu’ils volaient aux pauvres et aux nécessiteux. Mais la plupart vendaient leur butin et faisaient fortune de semaine en semaine. La pénurie de sentinelles rendait le pillage facile. Pendant la guerre, personne n’aurait même songé à voler, et les biens seraient restés intacts en plein champ sans aucun besoin de les faire garder. Maintenant, à moins d’être mis sous clé, plus rien n’était en sécurité.

Cela nous donnait le vertige quand nous songions que nos revenus avaient été taxés à 80 % pendant la guerre afin de fournir à l’armée tout ce matériel. À présent que la guerre était finie, peut-être que les impôts ne resteraient pas si élevés. Aucun d’entre nous ne pensait aux enjeux de la reconstruction. Plus nous parlions entre nous et plus nous devenions philosophes et optimistes. La discussion prit fin tard dans la nuit nous laissant heureux à la pensée qu’une vie meilleure nous attendait, dans un pays pacifique, sans impôts abusifs et sans police militaire pour nous regarder de haut. »

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Dans un recoin de ce monde | Hiroshima (1930-1944)

Dans un recoin de ce monde (この世界の片隅に, Kono sekai no katasumi ni) est un film japonais réalisé par Sunao Katabuchi, sorti en 2016.

C’est l’adaptation du manga du même nom de Fumiyo Kōno. Le film se déroule dans les années 1930-1940 à Hiroshima et à Kure au Japon, environ 10 ans avant et après la bombe atomique, mais principalement en 1944-1945. Dans le film, la nature et la culture traditionnelle au Japon sont clairement décrites et contrastées avec les scènes cruelles et irréparables apportées par la guerre. Bien qu’il s’agisse d’un conte fictif, les épisodes et le fond de l’histoire suivent les faits et les incidents réels recherchés par le personnel de production. Dans le film, le paysage perdu de l’Hiroshima avant la guerre, endommagé par le bombardement atomique à Hiroshima, est réactivé avec précision dans les scènes, en suivant les vieilles photos, les documents et les souvenirs des personnes vivantes.

En France,en 2017, l’accueil critique est positif : le site Allociné recense une moyenne des critiques presse de 4,2/5, et des critiques spectateurs à 3,5/5.

Le site du film : https://www.inthiscornermovie.com/fr/

Articles sur le film :

Pour Cases d’histoire : «Ce film animé est un chef d’œuvre d’intelligence et de retenue. Sans porter aucun jugement, Katabuchi raconte la dernière année de la guerre vue à hauteur d’habitants anonymes. Le spectateur connait la fin de l’histoire,  reste l’effroi qui se glisse peu à peu devant la course vers l’abîme qui va bouleverser le destin de ces innocents. Sunao Katabuchi réussit à dépeindre la misère et la souffrance sans faux semblant mais avec une justesse si fine qu’il transmet un récit pratiquement inédit en Europe qu’il faut découvrir sans tarder.»

Pour les Inrocks : «La beauté du film, plus ligne claire que jamais (option miyazakienne), aux personnages d’apparence juvénile (Suzu semble toujours avoir 10 ans), tient à la manière dont Katabuchi intègre le drame de la guerre au quotidien. Réputé pour les intenses recherches documentaires qu’il effectue avant de réaliser ses films, le cinéaste s’attache non seulement à restituer les événements et les lieux exacts, mais il décrit par le menu la vie ordinaire de ses personnages – comme les expédients qui leur permettent de pallier les privations alimentaires. Le résultat est édifiant : même les films en images réelles ne sont jamais aussi précis sur les détails de la vie d’une maisonnée.
[…] Quant à la bombe A qui pulvérise Hiroshima, c’est un peu la cerise infernale sur ce gâteau amer : un épiphénomène au sein d’un plus vaste drame humain. Ce petit chef-d’œuvre de l’anime offre la description la plus complète et vivante d’un microcosme humain dans un lieu précis (le sud du Japon) à une période donnée (entre 1933 et 1945). Sans nul doute le meilleur anime de l’ère post-Miyazaki.»

Une fois mariée, Suzu réside chez sa belle-famille à Kure, à l’époque le plus grand port militaire de l’archipel. Au loin, des navires de guerre japonais. Photo SEPTIÈME FACTORY

Sur Hiroshima, les mangas et les films d’animation japonais, France Infos nous apprend : « Avec Dans un recoin de ce monde, Sunao Katabuchi montre une fois de plus que les dessinateurs japonais sont toujours aussi fascinés par le bombardement d’Hiroshima. Ce bombardement nucléaire a amené le Japon, qui s’était rangé du coté des nazis, à la capitulation. Depuis, il n’arrête pas d’être exploré dans les mangas et les dessins animés. Ainsi, Hayao Miyazaki a consacré son dernier film, Le Vent se lève, à cette guerre. Le manga best seller, Gen d’Hiroshima, racontait la vie d’une famille touchée par la bombe à Hiroshima. Enfin, il y a vingt ans, un autre film avait fait date : Le Tombeau des lucioles. Le dessin animé suivait le destin tragique de deux jeunes frères survivants du bombardement.»

En complément des différents billets publiés ici du Journal d’Hiroshima du Dr. Michihiko Hachiya et le film franco-japonais Lumières d’été de Jean-Gabriel Périot,  Dans un recoin de ce monde offre une vision de la guerre et d’Hiroshima au travers du film d’animation ainsi qu’un voyage dans le monde des mangas, monde proche de nos élèves.

7 et 8 septembre 1945 – Le Dr Hachiya rédige son rapport – Journal d’Hiroshima

Le Dr Hachiya s’attèle à mettre en forme les résultats des analyses. Il les rapporte à différents périmètres où les patients se trouvaient au moment de l’explosion et de leur exposition à la bombe. Il fait aussi la découverte d’éléments susceptibles d’avoir protégés les patients : murs en béton, gros arbres notamment.

7 septembre 1945

« Après le déjeuner, je me remis au travail avec vigueur et enthousiasme. Maintenant que j’étais bien lancé, ce travail me paraissait aussi agréable qu’intéressant. Modifiant mes critères de distance, j’établis les périmètres suivants : 500 mètres ou moins, 500 à 1000, 1000 à 2000, 2000 et plus. Du coup, il était plus facile de classer les patients d’après la position qui avait été la leur au moment de leur exposition à la déflagration. Lorsqu’on m’appela pour le dîner, j’avais parcouru cent soixante-dix cas.

Il devint manifeste que le taux de globules blancs diminuait en fonction de la proximité des patients vis-à-vis du centre de l’explosion. J’établis cette relation en premier parce que c’était la plus facile. Ensuite, je confrontai les symptômes à ces mêmes critères de distance, répartissant les cas en deux catégories, selon qu’ils étaient graves ou bénins. »

8 septembre 1945

« D’une façon générale, je constatai que les patients qui s’étaient trouvés au plus près de l’épicentre de l’explosion présentaient les symptômes les plus graves ; de même, plus ils s’en étaient trouvés éloignés, moins ils avaient de symptômes et moins ces derniers étaient graves. Toutefois, il y avait quelques exceptions. Certains patients, exposés assez près de l’épicentre, présentaient des symptômes bénins et un taux normal de globules blancs. En étudiant leur cas individuellement, je trouvai une explication à ce phénomène. Ces patients avaient en fait été protégés par des murs en béton armé, de gros arbres ou d’autres éléments susceptibles de faire écran. »

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31 août 1945 – Le Dr Hachiya fait une nouvelle découverte – Journal d’Hiroshima

Le Dr Hachiya fait une nouvelle découverte à la suite d’une observation du Dr Hanaoka. Avec cette découverte, le tableau pathologique de la maladie des rayons commence à prendre forme.

« L’observation du docteur Hanaoka me fit penser à ce que les autopsies avaient révélé. Le défaut de coagulation du sang pouvait fort bien résulter de la diminution du nombre des plaquettes. J’avais hâte d’exposer mes intuitions au docteur Tamagawa.

« Ah vraiment ! s’exclama celui-ci. Eh bien, voilà qui explique tout. Oui, absolument. Voilà pourquoi, même au bout de sept heures, le sang n’est pas coagulé ! »

Un nuage paraissait s’être levé au-dessus du docteur Tamagawa, car il devint aussi loquace et communicatif qu’il s’était montré brutal et laconique jusqu’ici. C’était un peu comme si mes réflexions lui avaient apporté la clef de l’énigme.

(…)

« Nous avions négligé les plaquettes parce qu’elles sont plus difficiles à dénombrer que les globules blancs. Nous savions désormais que tous les éléments nécessaires à la formation du sang étaient impliqués : les globules blancs, les plaquettes et mêmes les globules rouges, puisque nous avions découvert en les étudiant de nombreuses difformités. (…) Le tableau pathologique de la maladie des rayons commençait à prendre forme. »

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26 août 1945 – Avertissement relatif à la maladie des rayons – Journal d’Hiroshima

Devant l’inquiétude et les rumeurs qui se répandent au sein des patients et de leurs proches, le DR Hachiya fait placarder un avertissement en se basant sur les premiers constats résultant des analyses.

AVERTISSEMENT RELATIF À LA MALADIE DES RAYONS HÔPITAL DES COMMUNICATIONS D’HIROSHIMA

1- Aucun taux anormal de globules blancs n’a été observé chez les personnes travaillant dans la ville depuis l’explosion de la bombe A et qui ne se trouvaient pas dans la ville au moment du pika. Aucun taux anormal n’a été trouvé chez les personnes qui se trouvaient au sous-sol du Bureau des téléphones au moment du pika. Les personnes entrant dans cette catégorie sont priées de continuer à travailler normalement.

2- Nous avons constaté que les personnes présentant un taux bas de globules blancs se trouvaient à proximité du centre de l’explosion. Entrent dans cette catégorie : les employés du Bureau des téléphones, ceux du Bureau des télégraphes, ainsi que les membres de leurs services de distribution respectifs. Les taux de globules blancs sont normaux, ou à peine abaissés, chez les personnes qui travaillaient au Bureau des communications lorsque la bombe explosa.

3- Il semble n’y avoir aucune relation entre la gravité des brûlures et l’abaissement du taux de globules blancs.

4- La chute des cheveux n’engage pas nécessairement le pronostic vital.

5- Les personnes présentant un taux bas de globules blancs doivent prendre garde à ne pas se blesser et à ne pas accomplir d’efforts excessifs, car leur capacité de résistance se trouve amoindrie.

6- Les blessés doivent prendre toutes les précautions pour que leurs blessures ne s’infectent pas. Ceux dont les blessures sont déjà infectées doivent recevoir un traitement immédiat pour empêcher que l’infection ne se propage au système sanguin.

D’après des informations communiquées par les autorités de l’université de Tokyo, il semble qu’il n’y ait pas de résidus radioactifs dus à l’uranium.

FIN.

Signé : Michihiko Hachiya, Directeur Hôpital des Communications d’Hiroshima

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22 août 1945 – Les premiers résultats d’examens sanguins – Journal d’Hiroshima

En recoupant le niveau de globules blancs avec la localisation des personnes par rapport à l’épicentre de l’explosion, l’équipe médicale sont en mesure d’établir un premier lien entre les deux.

« Après le dîner, les docteurs Katsube et Hanaoka me communiquèrent les résultats des premiers examens sanguins effectués sur nos patients. Comme nous n’avions pas d’électricité, le microscope ne pouvait être utilisé que pendant le jour, et je fus impressionné de constater qu’ils avaient quand même eu le temps d’étudier une cinquantaine de cas.

Le taux de globules blancs chez les personnes exposées dans la zone d’Ushita, à deux ou trois kilomètres de l’épicentre de l’explosion, était compris entre 3000 et 4000. Ceux qui avaient été exposés plus près de l’épicentre, et qui étaient moins nombreux, présentaient un taux d’environ 1000. Les patients gravement malades présentaient un taux inférieur à ce chiffre. Plus ils s’étaient trouvés proches de l’épicentre, plus leur taux de globules blancs était bas.

Si nous pouvions examiner le sang de plusieurs centaines de personnes, alors nous serions en mesure d’établir un lien entre la distance vis-à-vis de l’épicentre et le taux de globules blancs. »

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20 août 1945 – Arrivée d’un microscope – Journal d’Hiroshima

L’arrivée tant attendue d’un microscope va permettre à l’équipe médicale de vérifier leurs hypothèses concernant la baisse des globules blancs.

« Temps clair dans l’ensemble, avec quelques nuages.

Le microscope que je désirais tant arriva dans la matinée, envoyé par l’hôpital des Communications de Tokyo. Il nous était apporté par un messager spécial, sur ordre du chef Ikuta, ancien directeur du Bureau des communications.

Installer le microscope et le préparer pour opérer le décompte des globules blancs ne nous prit pas beaucoup de temps. Chez les six personnes qui se trouvaient dans notre chambre, nous trouvâmes un taux d’environ 3000, soit un peu moins de la moitié du taux normal, qui est situé entre 6000 et 8000.

Les analyses sanguines étaient dirigées par le docteur Katsube et le docteur Hanaoka, et tout le monde travaillait fiévreusement pour qu’un maximum de patients fussent examinés. Certains d’entre eux présentaient un taux de seulement 500 à 600, bien qu’il tournât autour de 2000 pour la majorité. (…}

Chez les patients brûlés et blessés, aux suppurations abondantes, on se serait attendu à trouver des taux de globules blancs élevés, et pourtant ils étaient tout aussi bas. Mes soupçons se confirmaient. Nos patients souffraient d’une maladie du sang qui se caractérisait par une agranulocytose, c’est-à-dire une disparition des globules blancs. Une certaine substance toxique devait être responsable de ce phénomène.»

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19 août 1945 – La situation ne s’améliore pas – Journal d’Hiroshima

Sur le front de l’hôpital, le Dr Hachiya et son équipe sont confrontés à des nouveaux problèmes et à de nouvelles questions concernant leurs patients alors qu’ils semblaient se rétablir de leurs brûlures ou de leurs blessures consécutives à la bombe atomique.

Après le pika, nous avions pensé que les brûlés ou les blessés se rétabliraient grâce à nos soins. De toute évidence, nous avions eu tort. Ceux qui paraissaient en voie de guérison présentaient bientôt d’autres symptômes, et ils finissaient par être emportés. Que tant de patients périssent sans que nous pussions comprendre la cause de leur décès nous mettait au désespoir. Nous ne parvenions pas à expliquer leurs symptômes. En outre, depuis quelques jours des taches faisaient leur apparition. Nous n’en étions que plus alarmés.

Des centaines de patients étaient morts dans les premiers jours, puis le taux de mortalité avait décru. Mais à présent, il remontait de nouveau. Ceux qui succombèrent au cours des trois ou quatre premiers jours suivant le pika présentaient les mêmes symptômes : un état de malaise général, de l’anorexie, des éructations, de la diarrhée et des vomissements. (…)

Une hypothèse est avancée : une diminution des globules blancs:

Il était maintenant évident que les symptômes déconcertants dont nous étions témoins n’avaient aucun rapport avec l’épidémie de dysenterie. L’hypothèse fut avancée que ces symptômes pouvaient être expliqués par une diminution du taux de globules blancs, et que cette diminution procédait quant à elle des effets toxiques de l’angine gangréneuse. L’idée que l’angine gangréneuse pût être causée par la diminution du taux de globules blancs ne m’effleurait pas l’esprit.

Pourquoi la leucopénie survenait-elle ?

Je ne pouvais pas aller plus loin. Je ne comprenais rien à ce mystère. Que fallait-il donc faire ? Qu’allait-il encore nous arriver ? N’y avait-il aucune réponse ? Ces pensées me tinrent éveillé jusqu’au matin,. »

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17 août 1945 – La faute aux autorités militaires – Journal d’Hiroshima

Sur le front de l’hôpital, le Dr Hachiya et son équipe font tout leur possible avec les moyens à leur disposition. Sur le front de la capitulation, dès le lendemain, le Dr Hachiya met la responsabilité sur les épaules des autorités militaires. Il préserve l’Empereur. Dans les rues de la ville, des troubles surviennent. Deux jours plus tard, son ressentiment ne redescend pas à l’égard des militaires.

« J’ai mal dormi la nuit dernière. Je me faisais du souci pour l’Empereur, et j’avoue que son bien être occupait davantage mon esprit que le spectacle de la défaite. Il était la victime d’une clique de militaires qui, dans la défaite, s’apprêtaient à lui en faire porter l’entière responsabilité. Insidieusement, graduellement, tout en affichant son allégeance envers l’Empereur, l’armée avait fini par étendre son emprise sur l’ensemble du pays. Bien avant que la population, peu méfiante, eût commencé à entrevoir les conséquences de tout cela, l’armée invoquait le nom de l’Empereur pour mieux s’accaparer le pouvoir et s’assurer de l’allégeance de la nation. (…)

Sous un tel joug, ceux qui souffraient le plus étaient les soldats du rang, le peuple, et avec eux l’Empereur. Autrement, pourquoi celui-ci aurait-il été contraint d’annoncer la capitulation et d’assumer la responsabilité d’une entreprise initiée par un groupe de militaires ? »

« Le docteur Moriya m’apprit que les esprits s’étaient apaisés à Tokyo. De plus, il m’informa que l’Empereur avait de lui-même décidé d’annoncer la capitulation à la radio, ne voulant pas que la nation eût à souffrir davantage. Diamétralement opposée à mon hypothèse de départ, cette nouvelle m’émut profondément. »

Avec son témoignage, le Dr Hachiya nous fournit un aperçu évocateur du culte à l’égard de l’Empereur d’une majorité de Japonais, de leur vénération pour le trône et de leur profonde inquiétude à l’égard de ce dernier. Il fait part également de son profond mépris à l’égard des chefs militaires japonais alors que précédemment il avait nourri des sentiments de sympathie à leur égard. A présent, parce qu’ils ont trahi l’Empereur et trompé le peuple, il les méprise. Son attitude est partagée par la population japonaise en général.

Dans son journal, le Dr Hachiya exprimera à une seule occasion de la haine. Cette dernière s’exprimera, non pas à l’égard des Américains, mais à l’égard du général Hideki Tojo1 — ministre des armées de 1940 à 1944 qui sera jugé comme criminel de guerre et condamné à mort — et l’armée impériale pour avoir conduit le pays au désastre et au déshonneur.

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  1. Lors du procès de Tokyo, Tōjō déclara lors de son premier interrogatoire que « nul ne pouvait s’opposer à l’empereur », impliquant que seul Hirohito pouvait prendre des décisions telles que de bombarder Pearl Harbor ou mettre fin à la guerre. Après un ajournement de l’audition, Tōjō succomba aux pressions du procureur en chef Joseph Keenan et se rétracta en affirmant lors d’un second interrogatoire que son empereur avait toujours été un homme de paix. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hideki_Tōjō

16 août 1945 – Des conditions de travail précaires – Journal d’Hiroshima

Si désormais, le Dr Michihiko Hachiya et le personnel savent à quel type de bombe ils doivent faire face, les moyens matériels élémentaires manquent pour faire leur travail ainsi que le montre l’extrait suivant daté du 16 août. Ils n’en font pas moins leur travail au plus près de leur conscience.

« Je consacrai une partie de la matinée à essayer de mettre à jour les dossiers des patients encore présents dans l’hôpital. Il nous avait été impossible d’y penser auparavant, chacun s’étant efforcé de tout faire pour répondre aux besoins urgents des malades. J’ai déjà mentionné l’immense charge de travail que le docteur Koyama et son équipe endurèrent pour sauver l’hôpital, sans jamais penser à eux-mêmes et avec très peu de répit. À ma demande, le docteur Katsube se chargea de noter avec autant de précision que possible toutes les observations subjectives ou objectives que nous avions pu faire. Les docteurs Hanaoka et Akiyama l’assistèrent dans cette tâche. Nous n’avions ni microscope, ni réactifs chimiques, ni laboratoire, mais on accorderait peut-être un jour une grande importance aux observations cliniques et aux autres données consignées par nos soins. Nulle part ailleurs dans l’histoire du monde une population n’avait été exposée aux effets dévastateurs d’une bombe atomique. »

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15 août 1945 – L’annonce et le choc de la capitulation – Journal d’Hiroshima

Tout le Japon est dans l’attente de la déclaration que l’Empereur doit faire le 15 août. Un poste radio est finalement trouvé à l’hopital. L’attente est pesante. L’onde de choc saisira le Dr Hachiya.

Avant la retransmission, l’état d’esprit du docteur :

« C’était le jour de la retransmission.

Malgré ma détermination à éviter les spéculations et les conjectures, j’avais fini par me livrer à un débat intérieur, d’où j’avais tiré la conclusion que l’émission allait annoncer une invasion ennemie sur nos côtes. Certainement le quartier général allait-il nous ordonner de combattre jusqu’au dernier sang. Quelle situation désespérée !

[…]

Tout avait mal tourné, et maintenant l’ennemi allait débarquer au Japon. Rien que d’y penser, j’en étais malade. »

Les conditions de réception de l’émission sont plus que précaires et la capitulation est à peine entendue :

« On nous invita à nous rassembler dans une salle du Bureau des communications. Une radio avait été arrangée, et lorsque je pénétrai dans la salle, il y avait déjà foule. Je m’adossai à l’entrée et attendis. Au bout de quelques minutes, la radio se mit à ronronner et crépiter bruyamment sous l’effet de l’électricité statique. On pouvait entendre une voix indistincte, qui ne se faisait claire que par moments. Je ne parvins à percevoir qu’une seule phrase, qui disait quelque chose comme : « Supportez l’insupportable ». Puis le parasitage cessa ; l’émission était terminée.

M. Okamoto, le chef du Bureau, qui était resté debout près de l’appareil, se tourna vers nous et nous dit : « L’émission a fait entendre la voix même de l’Empereur, et il vient de nous dire que nous avons perdu la guerre. Jusqu’à nouvel ordre, je veux que vous mainteniez vos activités. » 

Une fois la stupeur passée, l’hôpital est en proie au tumulte. Le choc de la capitulation est plus considérable que celui du bombardement pour toutes les personnes présentes :

« Soudain, l’hôpital fut en proie au tumulte, et personne ne pouvait rien y faire. Beaucoup de ceux qui avaient été de fervents partisans de la paix, ou d’autres qui avaient perdu toute inclination pour la guerre à la suite du pika, exigeaient maintenant à grands cris que la guerre continuât. À présent que la capitulation était un fait accompli, irréfutable et définitif, il n’y avait plus moyen de calmer ceux qui venaient d’en être informés. Puisque tout était perdu et qu’on ne pouvait donc craindre de perdre davantage, tout le monde cédait au désespoir. Je commençai à partager le même sentiment –il fallait se battre jusqu’au dernier sang et puis mourir. Pourquoi s’acharner à vivre dans un corps mutilé ? N’était-il pas préférable de mourir pour son pays et de couronner son existence de perfection, plutôt que de vivre dans la honte et le déshonneur ?

Le seul mot de « capitulation » avait produit un choc plus considérable que le bombardement de notre ville. Plus j’y pensais, plus je me sentais affligé et misérable.

Mais l’ordre de capituler avait été donné par l’Empereur, et nous ne pouvions rien objecter à cela. »

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12 août 1945 : Une bombe atomique ! Journal d’Hiroshima

Le 12 août, soit 6 jours après le bombardement de la ville d’Hiroshima, la visite du capitaine Fujihara à l’hôpital permet au Dr Michihiko Hachiya d’identifier enfin la nature exacte de la bombe utilisée.

« –Où étiez-vous au moment de l’explosion ? demanda le capitaine Fujihara.
–Le docteur était en train de se reposer dans le hanareya, et moi, je me tenais debout sous une fenêtre vitrée de la cuisine. » « Voyez ce qui m’est arrivé », poursuivit ma femme en lui montrant les cicatrices qu’elle devait à la projection des débris de verre.
Parti d’Okayama, le capitaine Fujihara s’était arrêté pour nous rendre visite la veille de l’explosion, et il nous avait apporté un panier de ces pêches fameuses qui font la réputation de la préfecture d’Okayama. Il passa la nuit chez nous et, pour pouvoir prendre le premier train pour Iwakuni, il était reparti le matin suivant sans même prendre le temps de se laver le visage. Le souvenir des pêches d’Okayama me fit venir l’eau à la bouche.
« La perte de ces pêches est un moindre mal, observa le capitaine Fujihara. C’est un miracle que vous ayez survécu. Après tout, l’explosion d’une bombe atomique est une chose terrible.
–Une bombe atomique ! m’écriai-je en me redressant sur mon lit. N’est-ce pas la bombe dont j’ai entendu dire qu’elle pouvait pulvériser Saipan, et cela avec seulement dix grammes d’hydrogène ?
–C’est bien cela, affirma Ichiro-san. J’ai obtenu cette information à l’hôpital naval d’Iwakuni, où l’on étudie et soigne des victimes d’Hiroshima qui paraissent souffrir d’un mal épouvantable. »

« Journal d’Hiroshima, 6 Août – 30 Septembre 1945 » de Michihiko Hachiya, Simon Duran – http://amzn.eu/h4bnzwL

9 – 11 août 1945 : Le Pikadon – Journal d’Hiroshima

A partir du 9 août, dans le journal du Dr Michihiko Hachiya, le mot Pikadon fait son apparition pour nommer l’explosion. Pika signifie «étincelle», «lueur» ou «éclat soudain de lumière», à l’image de l’éclaire. Don signifie «boum!» ou déflagration. Accolés l’un à l’autre, ces deux vocables servirent pour les habitant.e.s d’Hiroshima, à désigner un éclaire accompagné d’une explosion. On pourrait traduire littéralement par : «flash-boum!».

9 août 1945 :

« Pour ma part, je pouvais assurer n’avoir entendu aucune explosion l’autre matin. Je n’avais pas non plus le souvenir d’avoir perçu la moindre détonation tandis que je me dirigeais vers l’hôpital et que les maisons s’effondraient autour de moi. J’avais plutôt eu l’impression de marcher comme dans un film lugubre et muet. Ceux que j’avais interrogés à ce sujet m’avaient confié avoir eu le même sentiment.
Quant à ceux qui s’étaient trouvés dans la périphérie de la ville au moment de l’explosion, ils se servaient pour la nommer du mot pikadon. Comment alors pouvait-on expliquer que ni moi ni d’autres n’eussions entendu d’explosion, si ce n’était en la déduisant du fait qu’une variation soudaine de la pression atmosphérique avait rendu temporairement sourds ceux qui s’étaient trouvés dans les parages ? Pouvait-on assigner la même cause aux saignements que nous commencions à observer ? »
Comme d’autres habitants, le Dr Michihiko Hachiya dit aussi simplement pika. Le 11 août, il dresse un portrait poignant de l’état de faiblesse physique et mentale des survivant.e.s :

11 août 1945 :

« Je pensai aux histoires que j’avais entendues le premier jour. Que l’homme est une chose faible et fragile face à une telle puissance de destruction ! Après le pika, la population toute entière avait été réduite à un état général de faiblesse physique et mentale. Ceux qui en étaient capables marchaient en silence vers la banlieue et les collines avoisinantes, totalement brisés et privés de volonté. Quand on leur demandait d’où ils venaient ils tendaient un doigt vers la ville et disaient : « de là » ; et lorsqu’on leur demandait où ils allaient, ils désignaient la direction opposée et disaient : « là-bas ». Ils étaient à ce point brisés et hébétés qu’ils se mouvaient et se comportaient comme des automates.
Leur allure avait étonné les observateurs étrangers. Ils témoignaient avec stupéfaction du spectacle qu’offraient ces longues files de gens avançant imperturbablement sur un chemin étroit et cahoteux, alors qu’une route facile et sans heurts, allant dans la même direction, se trouvait à proximité. Ces étrangers ne pouvaient comprendre qu’ils assistaient à l’exode d’une population se mouvant dans le royaume des songes.»
« Journal d’Hiroshima, 6 Août – 30 Septembre 1945 » de Michihiko Hachiya, Simon Duran – http://amzn.eu/h4bnzwL